Tout le monde déteste JUL

Mar 4, 2018Culture

Ces 6 dernières années ont assisté à l’atterrissage (et à l’installation) d’un OVNI dans le rap game. Jul, l’un des artistes les plus prolifiques qu’ai connu le hip-hop francophone, s’est notamment fait connaître par le tube « sors le cross volé » en 2013.

Rapidement suivi par une quantité impressionnante de projets. En effet, le rappeur marseillais n’a pas chômé depuis : 8 albums studios, 6 mixtapes, une trentaine de singles, et tout ce que l’on peut dire, c’est que le travail paye, en tout cas ça paye Jul. En quelques années, il a donc amassé les récompenses les plus convoitées du métier, dont dix disques d’or, sept disques de platine, quatre disques d’or et platine (d’où le nom de son label), trois triple disques de platine, un disque de diamant etc. (genre y’a encore d’autres récompenses mais c’était trop long à écrire).

Succès commercial, succès d’estime (plus d’un million de fans sur facebook, plus de 800k sur instagram), une telle réussite devrait imposer le respect, même de la part de ceux qui n’apprécient pas spécialement sa musique.

Eh beh pas du tout.

Pourtant le mec est sympa, discret, presque timide, sa productivité est impressionnante et, cerise sur le ghetto, presque la moitié de son œuvre est gratuite. Auteur, producteur, interprète, réalisateur de certains de ses clips, l’OVNI n’accorde néanmoins que très peu d’interviews, et ne passe quasiment jamais à la télévision. Discrétion totale.

Ce qui l’intéresse, c’est la réalité. SA réalité. Le quotidien des gens qu’il connaît, ceux de son quartier, les mésaventures de ses potes et les siennes, leurs déboires amoureux, leurs embrouilles. Jul dit tout, sans filtre, souvent sur une petite instru électro-reggaeton.

Jul dit tout, sans filtre, souvent sur une petite instru électro-reggaeton.

Pas question pour lui de faire le grand bandit ni de faire l’apologie du crime. Pas question non plus de condamner, ni même de juger les méfaits dont il est témoin ou leurs auteurs. Il raconte juste ce qu’il voit, et ce dont tous les mecs de quartier rêvent : s’émanciper des problèmes liés à leur situation.

Un discours peut-être trop objectif, trop « réel » pour une audience rap habituée de storytelling, d’exubérance et de bling bling.

Avant de s’attarder sur la haine que lui voue la moitié des internautes francophones, voyons ensemble COMMENT cette haine se manifeste.

Tout d’abord, les médias « jeunesse urbaine/pop culture » hyper présents sur les réseaux sociaux, qui semblent prendre un malin plaisir à désigner Jul (ainsi que ses auditeurs) comme le dernier des analphabètes. Ils font la même chose avec Maître Gims, Black M, PNL ou tout autre artiste ayant réussi là où de nombreux autres ont échoués : élargir leur public et vendre en masse. On se moque donc ici allègrement des goûts musicaux de centaines de milliers de personnes. Normal.

Ensuite, il fallait s’y attendre, la masse de commentateurs ABSOLUMENT TOUJOURS d’accord quand il s’agit de s’acharner sur une personnalité publique, pourvu que ce soit à la mode. Et c’est là que ça devient problématique. Les médias sortent leurs running jokes, plus ou moins drôles, font leur buzz, ok. Mais les discussions autour des artistes sur lesquels on prend plaisir à s’acharner, elles, transpirent clairement le mépris, l’arrogance, l’ignorance, et parfois même la violence.

Entre insultes, moqueries, comparaisons douteuses avec d’autres artistes, appartenant à d’autres époques, aux styles complètements différents (et qui pour la plupart, rappelons-le, ont PUBLIQUEMENT validé et reconnu Jul – et d’autres – comme l’un des plus grands artistes francophones de ces dernières années). Ces innombrables haters semblent ainsi complètement éluder le fait que ceux qu’ils qualifient de « vrais » rappeurs (souvent pour en rabaisser d’autres), ces véritables légendes du rap conscient et/ou engagé, reconnaissent eux-mêmes beaucoup d’artistes plus « modernes » comme des génies. Que ce soit Médine, Rockin Squat, Booba, IAM, le Rat Luciano ou Psy4 de la Rime.

Alors comment expliquer que de simples auditeurs, peu ou pas du tout renseignés sur l’univers de la création artistique/musicale, puissent se permettre ce genre de jugements si tranchés. Quand bien même un grand nombre d’artistes confirmés ayant traversé « l’age d’or » du rap français et contribué à emmener le rap à la première place des styles musicaux écoutés en France, s’incline face au talent et à l’originalité de l’OVNI et de ses contemporains.

J’ai personnellement réussi à identifier deux types de haters.

Premièrement, il y a les « âgistes », ces adeptes de la discrimination et du mépris fondé sur l’âge, ces militants du « c’était mieux avant ». Aigris par le changement, et surtout par celui qui a eu lieu ces dernières années au sein de la culture hip-hop, changement mettant beaucoup plus en avant la production, la musicalité des titres. En effet ça change de l’époque du full boom-bap, faces B et instrus partagées par la moitié du game.

Le problème est que sur cet argument, acceptable car 100% subjectif (les goûts et les couleurs, on discute pas), se tissent plusieurs postulats complètements infondés, le plus fréquent étant le fait qu’aujourd’hui, le rap (Jul en figure représentative) n’est pas engagé, et ne dénonce plus rien.

Certes, l’engagement n’est pas le même, autrement moins politisé qu’à l’époque ou la mobilisation citoyenne semblait représenter une solution aux problèmes des quartiers. Les artistes d’aujourd’hui, nettement plus indépendants, gagnent aussi bien mieux leurs vies, et s’autorisent donc les plaisirs du consumérisme et du luxe. La dénonciation des difficultés de banlieue n’en reste pas moins un sujet central dans le rap français. De manière plus autocentrée, plus fataliste, parfois plus sombre et plus violente, mais dénonciation quand même.

Contrairement à ce que semblent penser la plupart de ces virulents détracteurs, la base du rap n’est pas forcément l’engagement, mais aussi et surtout la fête, à l’image des Block Party des années 70 à Harlem, et surtout le rassemblement de toute une frange de la population « exclue » de la culture traditionnelle, souvent réservée à des classes sociales plus hautes. Il semblerait donc que le rap se soit affranchis de ses chaines « conscient/pas conscient » et soit revenus aux sources de son existence : de la musique pour faire kiffer la street.

La street, et sa culture, au sens le plus global du terme, c’est certainement le domaine dans lequel la seconde catégorie de détracteurs de rap « new age » (et donc de Jul) possède le plus de lacunes.
En comparant les profils de gens qui soutiennent avec force les dernières évolutions du hip-hop francophone, avec les profils de ceux qui le dénigrent et demandent un retour à ce qu’ils pensent en être les « sources », on constate un fait récurent.

Les personnes les plus imprégnés de hip-hop, ayant baigné dedans depuis leur plus tendre enfance et parfaitement éduqués à cette culture semblent souvent être les plus à l’aise avec ses évolutions, aussi rapides soient-elles. Ils s’adaptent, mettent de côté les artistes dont ils n’apprécient pas les titres tout en s’ouvrant à de nouveaux styles, et émettent des avis qu’ils savent subjectifs, sans jamais porter atteinte à l’œuvre ou au travail desdits artistes.

À l’inverse, les « jeunes » auditeurs semblent beaucoup plus réticents à tout ce qui s’écarte de ce que l’on semble leur avoir enseigné « sur le tas » : le rap c’est SOIT des punchlines compliquées et revendicatrices, crachées rapidement sur un beat qui passe presque toujours au second plan, SOIT une copie conforme du rap américain du début des années 2000, grosse caisse, grosse chaîne et meufs à poil, créée exclusivement pour les clubs et dont les paroles ne s’écoutent pas.

Alors effectivement, dans ces cas de figures-ci, les douces mélodies de Jul, le cloud sombre et chantonné de PNL, les thématiques jeunes, joyeuses et populaires d’un Black M ou d’un Gims, sont TOTALEMENT des OVNI.

Comme dit plus haut, le rap francophone, avec ses traditionnelles quelques années de retard sur le rap US, s’ouvre de plus en plus à la complexité, à l’originalité et passe progressivement de « musique du ghetto » à « genre artistique », s’émancipant des cases qui le limitait jusqu’alors. Il serait ainsi peut-être temps que ses auditeurs évoluent dans le même sens, ouvrant leurs esprits à la nouveauté et respectant la musique urbaine comme l’on respecte la peinture, la sculpture et le cinéma.

Soyons clair, je ne suis pas un fan inconditionnel de LA TOTALITÉ de l’œuvre de Jul, je préférais la Sexion d’assaut à l’époque de ses freestyles à l’arrache, et je trouve les textes des premiers albums de Booba nettement plus incisifs que ceux de ces dernières années.

J’adore critiquer (c’est une de mes passions), mais je m’efforce de le faire avec le plus d’objectivité possible, dans le respect du travail fourni par l’artiste et des goûts de chacun.

Et le jour où tu me verras insulter un artiste en commentaires parce que je n’ai pas apprécié son œuvre, les poules auront des grillz.